Simone de Beauvoir et la nouvelle guerre des boutons

Simone de Beauvoir 1


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L’appartement de Nelson Algren (dans lequel habitait Shay) sur Wabansia Avenue était très modeste et n’avait pas de salle de bains, seulement un évier. (…) J’ai demandé à une amie de me prêter son appartement et je l’y ai conduite (Simone de Beauvoir) en voiture. Pour une raison quelconque, elle a laissé ouverte la porte de la salle de bains. J’attendais dans la pièce à côté. En tant que photographe, je n’ai pas pu résister à la tentation de prendre quelques clichés. Elle a souri quand elle a entendu le déclic du Leica et elle a continué d’arranger ses cheveux. 2

(…)

Les fesses de la philosophie

A l’occasion du centenaire de la naissance de Simone de Beauvoir, le Nouvel Observateur publie en couverture une photographie de la philosophe vue de dos, nue dans une salle bains.

La photographie est “signée de Art Shay, “un ami intime de l’écrivain Nelson Algren, le grand amour de Beauvoir ; c’était au domicile du fameux “amant américain” à Chicago en 1952″, précise Pierre Assouline qui égratigne le Nouvel Observateur en pointant la couverture un rien racoleuse de l’hebdomadaire de Gauche.3

Les critiques les plus virulentes qu’on peut lire sur internet concernant cette initiative ne visent pas tant l’utilisation posthume d’une photographie qui n’a pas été “volée” mais dont on ne sait si sa publication aurait été autorisée par Simone de Beauvoir de son vivant, que les retouches effectuées par le journal pour accorder la nudité de l’intellectuelle aux canons de l’esthétique d’aujourd’hui.

D’où cette question formulée par certains en forme de réquisitoire : la retouche de cette photographie à des fins esthétiques et mercantiles, puisqu’il s’agit de la rendre plus “flatteuse” afin qu’elle soit plus “vendeuse”, est-elle une atteinte à l’icône intellectuelle à laquelle on prétend ainsi rendre hommage ?

Le gommage des imperfections du corps ainsi photographié participe-t-il de la construction de l’image idéalisée de l’intellectuelle que l’hommage entend magnifier par une esthétique irréprochable, ou bien est-ce un affront à la mémoire de l’auteur du “Deuxième sexe” dont on efface, au nom de nos canons actuels de la beauté, “un peu la largesse des hanches”, la “culotte de cheval”, et “quelques boutons sur la fesse droite” ?4

Confessons ici, sans fausse pudeur, que sans l’oeil acéré de ces gardiens d’icônes qui font de l’authenticité du cliché un critère moral, nous eûssions, à l’instar de la majorité qui se moque “totalement qu’on leur donne à bouffer une réalité falsifiée“, omis de nous préoccuper de compter les boutons manquants sur les fesses de Madame de Beauvoir.

A l’ostentation moralisante de ceux qui croient faire oeuvre salutaire en vilipendant les “peigne-culs” qui flattent la croupe d’une femme de quelques retouches commandées par leur idée callypige du beau, il n’est guère plus ridicule d’opposer l’indifférence feinte, a fortiori quand on surprend l’intimité de quelqu’un.

Car si la critique de la falsification est dans l’absolu plus morale que l’artifice qui s’apparente au mensonge, l’enjeu de la querelle ne consiste pas à savoir si le nombre de boutons sur la fesse du sujet convient à l’idée qu’on se fait de son esthétique idéale, mais si dans notre attitude, la personne en cause, vivante ou défunte, peut ou pourrait, reconnaître dans notre attitude la marque du respect qu’on prétend lui témoigner.

Pour les gardiens de l’esthétique brute, la vérité du corps révélée dans sa nudité oblige au respect de son intégrité jusque dans le détail de ses imperfections. La confrontation du présent avec ce qui fut interdit toute falsification esthétique a posteriori.

Pourtant, le dessin d’un caricaturiste montrant un intellectuel habillé en Sherlock Holmes examinant à la loupe les fesses de Simone de Beauvoir afin de compter si le nombre de boutons présents sur la une du Nouvel Observateur est bien identique à celui répertorié sur la photo de Art Shay provoquerait le rire. C’est donc que le procès instruit par ces inquisiteurs d’un nouveau genre au nom du respect de la mémoire n’impressionne guère par son sérieux.

On peut légitimement reprocher au Nouvel Observateur de ne pas avoir informé le lecteur que la photographie de Simone de Beauvoir a été retouchée, sans doute avec les meilleures intentions.

Mais il serait pour le moins hasardeux de nier toute influence de notre idéal esthétique du moment sur la façon dont on s’autorise à revisiter cette icône du féminisme qui cultiva toute sa vie durant l’art de la provocation. Quant au respect de la mémoire de la défunte, il n’est nullement exclusif dans notre culture d’une manipulation bien intentionnée.

Si modifier l’apparence esthétique d’une personne décédée était lui manquer de respect, comment expliquer la persistance des soins mortuaires, sinon par la volonté de restituer au défunt sa dignité corporelle à l’occasion de son ultime présentation aux vivants ?

Il ne manque pas de photographies plus appropriées que ce nu vu de dos pour rendre un hommage officiel à Simone de Beauvoir dont la stature intellectuelle n’a rien à craindre du sensationalisme journalistique un rien racoleur. Par exemple, ce portrait de Simone de Beauvoir par Elliott Erwitt aurait fait une excellente couverture.

Les circonstance dans lesquelles la photographie qui fait polémique a été prise et les écrits de Simone de Beauvoir évoquant Nelson Algren, suggèrent que la photographie a capturé un moment heureux de sa vie.

Il n’y a donc pas lieu de dramatiser l’affront que consitue pour certains le choix de cette couverture. Mais c’est sans compter avec la vigilance des gardiens du temple du féminisme qui sont moins soucieux d’esthétique que de préserver intacte la mémoire politique d’un courant d’idées qui a connu bien des vicissitudes depuis le décès de sa fondatrice.

Nudité et crime de lèse-féminisme

A la ire de ceux qui se posent en gardiens intraitables de l’intégrité des archives photographiques représentant leur icône, et qui ne voient pas d’indécence au fait de compter les boutons sur les fesses de Simone de Beauvoir au nom du respect de sa mémoire, il faut encore ajouter la colère des féministes qui dénoncent l’article racoleur du Nouvel Observateur et l’usage du corps des femmes à des fins commerciales :

En publiant en couverture une photo inédite d’un nu de Simone de Beauvoir”, Le Nouvel Observateur “a montré son côté clairement racoleur alors qu’il prétendait défendre la cause des femmes”, affirme “Choisir la cause des femmes” dont Simone de Beauvoir fut présidente-fondatrice.

Cette photo, volée à son intimité, n’illustre en rien les écrits, la philosophie, le féminisme et la personnalité de Simone de Beauvoir. Elle choque à cet égard et démontre la volonté d’instrumentaliser à des fins purement commerciales le corps des femmes contrairement aux photos consacrées aux personnalités masculines“, ajoute l’association présidée par l’avocate Gisèle Halimi. 5

L’initiative du journal serait en outre “sexiste” au motif qu’on “n’aurait pas montré les fesses de Sartre“.

Les chiennes de garde interpellent directement la direction du Nouvel Observateur en ces termes :

“Que Jean Daniel, directeur de la publication, nous explique le rapport entre les fesses de Beauvoir et l’originalité de sa pensée ! S’il trouve cette femme si belle, que n’a-t-il choisi son visage, son regard ! Non, il a préféré exhiber une photo intime en prétendant rendre hommage à une philosophe éminente ayant analysé et dénoncé le machisme.” 6

Pour les Chiennes de Garde, publier une photo montrant les fesses de Simone de Beauvoir, c’est humilier la femme, et attaquer la pensée féministe dont elle est l’icône.

S’offusquerait-on de sa nudité publiée en couverture du Nouvel Observateur, si au lieu de la photographie qui fait polémique, on voyait un portrait de Simone de Beauvoir peint par Balthus dont on sait le goût pour les “femmes au bain” ?

Si l’affaire à fait tant de buzz dans la blogosphère, c’est parce que la fascination exercée par le spectacle de cette femme photographiée dans un moment d’intimité le dispute au sentiment désagréable pour le lecteur qu’il est le témoin complice de la pipolisation post-mortem d’une icône de vie intellectuelle française qui n’est pas mieux traitée par l’hebdomadaire de Gauche qu’elle pourrait l’être par un journal à scandale.

Les infâmes machos sexistes qui ont cru voir la photo d’une femme de dos dans sa salle de bains sur la couverture du Nouvel Observateur ont commis l’irréparable erreur de ne pas avoir reconnu les fesses du féminisme.

Si de surcroît, ils ne se sont pas joints à la guerre des boutons qu’a entrainé l’examen minutieux du prestigieux postérieur ainsi exposé à l’expertise des gardiens de la moralité iconographique du féminisme, c’est qu’ils ignorent tout des subtilités de la pensée française, et restent prisonniers des schèmes de la grivoiserie gauloise qui cultive le sexisme d’un patriarcat rétrograde aujourd’hui culpabilisé mais jamais vaincu.

Après une telle charge contre le sexe dit “fort”, plus aucun homme n’osera poser son regard sur un dos de femme dénudée sans se demander s’il fait de la philosophie.

Les plus consciencieux s’en approcheront avec une loupe, éventuellement pour faire l’inventaire des imperfections qui sont selon certains, le gage d’une activité intellectuelle authentique, mais la majorité pourrait bien se conduire en homme sans demander l’avis de personne, et c’est peut-être le plus rassurant pour eux, …comme pour les femmes.

“On ne nait pas femme, on le devient” – Simone de Beauvoir, Le deuxième sexe

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“Qu’est-ce qui est plus scandaleux: les retouches ou la publication de Simone de Beauvoir nue ? L’avis du photographe Philippe de Jonckheere, selon qui “le Nouvel Obs s’est évertué à faire ressembler Simone de Beauvoir à Laure Manaudou” (réd.: championne française de natation).” 7

article En pâture Simone! Radio Suisse Romande.


Beauvoir interview
envoyé par arc

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Autour de Simone de Beauvoir

Les fesses de sartre 5.01.2008 – blog Lignes de fuite


  1. Photo credit : Gunthert [back]
  2. L’histoire de cette photo avait été racontée par son auteur dans un de ses livres – Source : commentaire de Soffi L’histoire de cette photo avait été racontée par son auteur dans un de ses livres Le nu de Beauvoir excite la blogosphère Rue89 Par Zineb Dryef [7.01.08] [back]
  3. Beauvoir entre hommage et racolage 8 janvier 2008 – La République des livres, le blog de Pierre Assouline [back]
  4. sur l’analyse détaillée des retouches, lire l’article du photographe Philippe de Jonckheere [back]
  5. Polémique autour de Beauvoir nue en couverture du l’Obs 5 janvier 2008 Europe 1 [back]
  6. Le tract des Chiennes de garde Nouvel Observateur 11.01.2008 [back]
  7. sur Le bloc-notes du désordre Interviewé par Pascal Bernheim pour l’émission médialogues de la Radio Suisse Romande. [back]

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