Isabelle Huppert – Barrage contre le Pacifique
“Comme ses réponses, elle tourne les mots pour lesquels elle a une dévotion méticuleuse. Parfois, elle les repousse comme un paquet de cigarettes encombrant. (…) C’est sans doute cela, ces personnes à qui il ne faudrait pas poser de questions. Tout est dit dans son film « Un barrage contre le Pacifique ». On en ressort avec ses images, de nouvelles pliures. La critique va l’accueillir et le protéger dans son papier de soie. Il est beau, noble et sentimental. On en ressort meilleur. Isabelle Huppert remonte la rue emmitouflée dans son mystère et nous laisse inconvenus. C’est comme si on lui demandait un autographe dans la rue.
D’ailleurs, personne ne lui demande. Personne ne la reconnaît. C’est une actrice de Hollywood, elle se laisse traverser. Elle est dans son ailleurs. Et vous ici. La surprise viendra en relisant ses réponses. Elles font penser à ces vignettes de notre enfance : « Il y a une antilope cachée dans le paysage, sauras-tu la retrouver ? »
Interview

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« Madame Figaro ». – Parfois, il faudrait vous laisser en paix, ne pas vous poser de questions. Il faut se lever tôt pour vous interroger…
Isabelle Huppert. – Ah bon ?! Je peux aussi me passer de questions si vous voulez, ça ne me dérange pas…– Est-il nécessaire de faire parler les actrices et les acteurs ?
– Cela dépend de ce qu’ils disent.– Dans le film « Un barrage contre le Pacifique », on retrouve un axe sentimental récurrent à votre filmographie : le sentiment amoureux dans tout son paradoxe. Plus elle aime, plus l’autre se reprend…
– Je ne sais pas. Là, il y a une mère, abusive, tentaculaire. Il est alors difficile de lutter contre l’écrasement de son amour. Elle ne le distribue pas de la même façon. Pas assez pour sa fille, trop pour son fils. Cela entre dans sa pathologie personnelle, dans sa passion excessive pour garder cette terre. La mère donne trop d’un côté, pas assez de l’autre. Il y a de l’encombrement et il y a du manque. Le manque apparaît très tôt chez Marguerite Duras. Il ne la quittera pas.– Que faites-vous pendant les temps morts des tournages ?
– Je lis.– Dans votre façon de vous maquiller, de vous vêtir, avez-vous chipé un détail à un rôle joué ?
– Pas un détail, je pars avec les meubles !– À jouer, qu’avez-vous perdu de vous-même ?
– Rien !– Un lieu ou un moment de la journée qui vous ressemble et vous rassemble ?
– Le matin très tôt, et le soir très tard.– Quel est aujourd’hui votre risque ?
– La paresse. J’aime de plus en plus les petites choses.– Où trouvez-vous votre énergie ?
– Sans la chercher.– Comment nourrissez-vous votre âme en images ?
En ouvrant les yeux… ou en les fermant.– Vous évoquez, au sujet de la solitude, ce rapport parfois entre soi et votre autre soi qui s’occupe de vous silencieusement, où en est-il actuellement ?
– Toujours là, un peu au-dessus de moi. Là où le film se fabrique, souvent on est loin de soi, loin de chez soi, on est seul, on est dans «son» monde mais entouré de mondes : celui des gens, des pays, du film, du rôle. C’est si reposant alors, d’être dans « sa chambre à soi » protectrice. La vraie vie, elle, s’engouffre avec violence : la chambre devient béante.– Y a-t-il un rôle qui vous manque ?
– Oui, le plus essentiel, celui qu’on ne trouvera jamais, celui grâce à qui tous les autres existent, par défaut, tous ceux qui m’attendent, donc, souvent avec violence, car un rôle c’est comme un hold-up. Rien ne peut vous empêcher de l’accaparer, de le posséder. 1– Y a-t-il un rôle qui vous a transformée ?
– Non, c’est plutôt moi qui ai transformé mes rôles. Dans ce film, je suis très peu conforme au personnage décrit par Marguerite Duras. Il y a des racines communes, mais les branches sont différentes. Mais l’aventure du rôle, sa fabrication, la façon dont il vous traverse, cela laisse parfois des traces, ou plutôt des souvenirs avec lesquels on vit.– Il y a quelque chose de troublant entre votre apparence assez rigide et votre extrême liberté intellectuelle…
– La possibilité de traverser des mondes si différents, les terrains d’expression qui me sont présentés, m’offrent cette liberté. Cela me permet de déployer une certaine nonchalance et une apparente indifférence. Pourquoi me fatiguer à jouer un rôle dans la vie alors que tant d’autres sommeillenten moi ? Cela peut parfois donner l’impression de cacher son jeu. Mais c’est oublier que les apparences sont trompeuses.– Que pensez-vous des actrices que le monde de la mode happe pour les reconvertir en «muses» ?
– Euh… je n’ai pas franchement d’avis sur le sujet.– Si on vous le proposait, vous accepteriez d’être ministre de la Culture ?
– Je serais bien embêtée. Mais si on me donnait le budget du ministère de la Défense, pourquoi pas…– Vous travaillez beaucoup, avez-vous le temps de déployer un art de vivre ?
– Le temps, oui, le talent, j’y travaille, avec succès.– « Jouer, pour moi, dites-vous, c’est soustraire, ne pas rajouter. »
– Pour moi, oui, c’est plutôt l’art de l’«understatement». Ce qui ne m’empêche pas de crier quand il le faut. Mais il faut faire confiance au film. Il «vous » raconte à votre insu.– Quel est votre mauvais goût ?
– J’en ai plein. Le mauvais goût, c’est comme une plaisanterie. Un couac dans l’univers ouaté de la bienséance. Il ne faut surtout pas s’en priver.– Quel acteur auriez-vous aimé être ?
– Sarah Bernhardt dans «Hamlet ».– Avez-vous suivi de fausses routes, rencontré des personnes néfastes qui vont ont rapprochée de vous-même ?
– J’ai eu cette chance d’avoir eu un peu de discernement pour éviter ce genre de mésaventures. Après tout, nous sommes libres, libres de choisir les films, et de contourner les conflits.– Comment dissolvez-vous la tristesse ?
– Elle se dissout d’elle-même, Dieu merci. Mais la vraie tristesse, ce serait de ne plus disposer des moyens qui font qu’elle est soluble justement : la couleur du ciel, des notes de musique.– L’hiver venu, changez-vous d’eau de toilette ?
– Non. Mais parfois j’adore les mélanger. C’est une petite trahison qui m’amuse, surtout quand c’est réussi…– Y a-t-il en vous une image manquante ?
– Oui, heureusement.– De l’usage des hommes…
– No comment.– Qu’est-ce qui vous déstabilise ?
– Les questions indiscrètes.
François Simon, Le Figaro le 03.01.2009
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Un barrage contre le Pacifique de Marguerite Duras
Commencé dès 1947, ce roman en deux parties a été publié chez Gallimard en 1950. Il intervient alors que Marguerite Duras vient de divorcer de son premier mari et de se remarier avec Dionys Mascolo, dont elle aura un enfant dans cette période. C’est donc entre l’éducation de Jean, son fils en bas âge, qu’elle écrit cette fresque inspirée de la situation qu’elle a connu jeune.
Dès la première année elle mit en culture la moitié de la concession. Elle espérait que cette première récolte suffirait à la dédommager en grande partie des frais de construction du bungalow. Mais la marée de juillet monta à l’assaut de la plaine et noya la récolte. Croyant qu’elle n’avait été victime que d’une armée particulièrement forte, et malgré les gens de la plaine qui tentaient de la dissuader, l’année d’après la mère recommença. La mer monta encore… 2
-Si vous le voulez, nous pouvons gagner des centaines d’hectares de rizières et cela sans aucune aide des chiens du cadastre. Nous allons faire des barrages: les uns parallèles à la mer, les autres, etc.
Les paysans s’étaient un peu étonnés. D’abord parce que depuis des millénaires que la mer envahissait la plaine… 3
Puis, en juillet, la mer était montés comme d’habitude à l’assaut de la plaine. Les barrages n’étaient pas assez puissants. Ils avaient été rongés par les crabes nains des rizières. En une nuit, ils s’effondrèrent. 4
source : Un barrage contre le Pacifique
Un barrage contre le Pacifique : film de de Rithy Panh
Le cinéaste Rithy Panh 5 a porté à l’écran “Un barrage contre le Pacifique”, un des premiers romans de la romancière Marguerite Duras inspiré de ses mémoires de jeunesse. Les scènes ont été tournées dans le parc national de Ream, dans le Sud du Cambodge. Dans ce film, Isabelle Huppert, récemment nommée présidente du jury du prochain festival de Cannes qui se tiendra du 13 au 24 mai 2009, est confrontée à Gaspard Ulliel et Astrid Berges-Fisbey.
Indochine 1931. Dans le golfe du Siam, une mère survit tant bien que mal avec ses deux enfants, Joseph (20 ans) et Suzanne (16 ans), qu’elle voit grandir et dont elle sait le départ inéluctable. Abusée par l’administration coloniale, elle a investi toutes ses économies dans une terre régulièrement inondée, donc incultivable. Se battant contre les bureaucrates corrompus qui l’ont escroquée, et qui menacent à présent de l’expulser, elle met toute son énergie dans un projet fou : construire un barrage contre la mer avec l’aide des paysans du village. Ruinée et obsédée par son entreprise, elle laisse à Joseph et Suzanne une liberté quasi-totale. C’est alors que M. Jo, fils d’un riche homme d’affaires chinois tombe sous le charme de Suzanne. La famille va tenter d’en tirer profit…
site officiel : Un barrage contre le Pacifique Un film français, belge de Rithy Panh avec Isabelle Huppert, Gaspard Ulliel, Astrid Berges-Frisbey, Lucy Harrison, Vincent Grass …
fiche pédagogique (zip)

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“Rithy Panh et son coscénariste, Michel Fessler, ont fait du riche planteur le rejeton d’une dynastie d’hommes d’affaires chinois (Duras n’en précise pas la nationalité). Il devient ainsi le point d’intersection des fantasmes des colons (à la fois excités et révulsés par la perspective du métissage) et des colonisés (qui voient dans le planteur une incarnation plus proche, mais tout aussi redoutable des forces qui les exploitent). Monsieur Jo tente d’acheter les charmes de Suzanne en lui faisant présent d’un gros diamant souillé par un crapaud, imparfait.
Le film file avec brio et cruauté cette métaphore de la corruption. La lutte de la mère pour son autonomie est salie par son avidité qui lui fait sacrifier sa fille, le rêve civilisateur de l’administration coloniale est pourri par la vénalité des fonctionnaires et la cruauté des militaires.”6

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- Filmographie de Isabelle Huppert actrice
2009 VILLA AMALIA
2008 UN BARRAGE CONTRE LE PACIFIQUE
2008 HOME
2008 WHITE MATERIAL
2007 NUE PROPRIÉTÉ
2005 L’IVRESSE DU POUVOIR
2005 GABRIELLE
2004 I HEART HUCKABEES
2004 LES SOEURS FACHEES
2003 MA MERE
2003 LE TEMPS DU LOUP
2002 LA VIE PROMISE
2001 8 FEMMES
2001 LA PIANISTE
2000 LA COMÉDIE DE L’INNOCENCE
2000 MERCI POUR LE CHOCOLAT
2000 LES DESTINÉES SENTIMENTALES
1999 LA FAUSSE SUIVANTE
1999 SAINT-CYR
1999 PAS DE SCANDALE
1998 L’ECOLE DE LA CHAIR
1997 RIEN NE VA PLUS
1997 LES PALMES DE M. SCHUTZ
1997 LES AFFINITES ELECTIVES
1995 LA CEREMONIE
1994 AMATEUR
1994 L’INONDATION
1981 COUP DE TORCHON
1981 LES AILES DE CLA COLOMBE
1975 ALOÏSE
1975 DUPONT LAJOIE
1975 LE JUGE ET L’ASSASSIN [back] - page 25 [back]
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- S21, la machine de mort khmère rouge” (2004), “Les Artistes du théâtre brûlé” (2005), “Le papier ne peut pas envelopper la braise” (2007) – [back]
- “Un barrage contre le Pacifique” : la colonie vue de l’autre côté Le Monde, 13.01.09 [back]
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