L’Andalouse
Lire un écrivain, c’est se mettre en communication d’âme ; un livre n’est-il pas une confidence adressée à un ami idéal, une conversation dont l’interlocuteur est absent ? Il ne faut pas toujours prendre au pied de la lettre ce que dit un auteur : on doit faire la part des systèmes philosophiques ou littéraires, des affectations à la mode en ce moment-là, des réticences exigées, du style voulu ou commandé, des imitations admiratives et de tout ce qui peut modifier les formes extérieures d’un écrivain. Mais, sous tous ces déguisements, la vraie attitude de l’âme finit par se révéler pour qui sait lire ; la sincère pensée est souvent entre les lignes, et le secret du poète, qu’il ne veut pas toujours livrer à la foule, se devine à la longue ; l’un après l’autre les voiles tombent et les mots des énigmes se découvrent.
Théophile Gautier, Spirite, Nouvelle fantastique, Éd. Charpentier, Paris, 1866.
Grenade : l’Alhambra
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Lettre de Théophile Gautier à sa mère
4 juillet 1840
Ma chère Maman,
J’arrive à Grenade, je cours à la poste ; pas de lettres, au second courrier rien encore ; — j’aime à croire que vous m’avez écrit, la lettre s’est perdue, c’est là votre seule excuse. Comment vous êtes quatre écrivant tous plus ou moins bien et vous n’avez pas le courage de mettre la plume au poing comment en deux mois deux lettres seulement je vous ai écrit de Tours, de Bordeaux, de Burgos et de Madrid trois fois voici que je vous envoie une autre lettre de Grenade ; m’avez-vous donc déjà oublié, canailles que vous êtes il me semble que c’est bien prompt : Piot n’a rien reçu non plus de sa mère. Si vous continuez comme ça, vous finirez sur l’échafaud ; êtes-vous malades êtes-vous morts. Que diable faites-vous, Gérard qui est le plus paresseux des mortels m’a écrit cinq ou six fois : et pourtant c’est de la copie non payée. Plaisanterie à part cela m’afflige profondément ; moi qui voyage dans la plaine et dans la sierra, au soleil à la poussière qui fais de grandes odes politiques de 200 vers de longueur, des impressions de grand chemin, qui suis forcé d’avaler un nombre infini de cathédrales de prendre des notes, d’apprendre l’Espagnol et qui compose un volume de vers où il y en a de chouettes je trouve bien le temps de vous écrire à travers ma sueur, et vous rien. Vous paraissiez cependant m’aimer — est-ce déjà fini ? — Peut être avez-vous oublié de mettre vos lettres à la poste ; ou bien de les affranchir jusqu’à la frontière. Je ne sais qu’imaginer, il n’y a pas de journaux français en Andalousie et j’ignore aussi complètement ce qui se passe que si j’étais en Chine ; je vous avais pourtant bien élevés et à force de soins j’avais fait de vous des parens présentables. Envoyez-moi des masses de copie de famille ou je vous donne ma malédiction et je vous déshérite, quant à ma santé elle est inaltérable et je me porte comme plusieurs ponts-neufs. Voilà deux mois passés il n’en reste plus qu’un : nous avons vu Burgos Vittoria Valladolid Olmedo l’Escurial Tolède Madrid Aranjuez Jaen Grenade, — il nous reste à voir Cordoue Séville Cadix et Valence ; cela fait nous retournons dans notre belle patrie où l’on ne paraît plus guère se soucier de nous ; ah ma chère Maman je n’aurais pas cru de ta part à une si grande négligence : si tu es contente de recevoir de mes nouvelles crois-tu que je puisse me passer des tiennes et Lili, et papa et Zoé et Alphonse ; jolie famille ! Si vous vous conduisez de la sorte, je loue l’Alhambra, je le meuble d’un matelas d’une natte de paille et d’une paire ou deux de sultanes et je ne reviens pas — là ! le gouvernement s’arrangera comme il voudra, la France pataugera tant pis. — J’envoie toutes sortes de copies, sont-elles arrivées, ont-elles paru. Je n’ai connaissance que des deux premières lettres : c’est aujourd’hui samedi, jusqu’à mercredi je n’aurai rien : il n’y a ici courrier que deux fois la semaine.
Malgré votre infâme conduite, je vous embrasse de tout mon cœur.
Votre fils et frère,
Théophile Gautier
Théophile Gautier 1811 – 1872
12 – Espana
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LE CHATEAU DU SOUVENIR
(…)
La nature de l’art jalouse,
Voulant dépasser Murillo,
A Paris créa l’Andalouse
Qui rit dans le second tableau.Par un caprice poétique,
Notre climat brumeux para
D’une grâce au charme exotique
Cette autre Petra Camara.De chaudes teintes orangées
Dorent sa joue au fard vermeil;
Ses paupières de jais frangées
Filtrent des rayons de soleil.Entre ses lèvres d’écarlate
Scintille un éclair argenté,
Et sa beauté splendide éclate
Comme une grenade en été.Au son des guitares d’Espagne
Ma voix longtemps la célébra.
Elle vint un jour, sans compagne,
Et ma chambre fut l’Alhambra.(…)
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Théophile Gautier, 1811-1872 : Emaux et Camées (1884)
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