Daria Marx mange son père

De son propre aveu, elle écrit “sur le même rythme qu’elle composerait un morceau de rap, parce qu’il “faut que ça claque“. Et c’est vrai qu’en lisant le Tumblr de Doria Marx, le lecteur sait dès la première phrase qu’il est en présence d’un tempérament, sinon d’une plume qui déchire, au sens propre, comme au figuré. Chez elle, point de fioritures. C’est l’urgence de dire qui dicte sa loi. Sans concessions.

Le style arrache les maux du quotidien dans des phrases hachées menu par une respiration courte. Rien à voir avec l’exercice de style qui travaille la forme pour filtrer l’indicible du convenable. Ici, c’est la quotidien qui gicle, et ce n’est pas une figure de style. L’authentique, le vécu qui tâche et qui saigne, c’est son label, sa marque de fabrique.

Non pas que d’autres n’aient pas eux aussi leurs maux à dire. Son talent particulier, c’est de savoir le rendre lisible. Sa revanche sur la vie est de réussir à s’inventer une légèreté en disant le poids d’un corps qui la dévore avec la même avidité que celle qu’elle met à “manger son père”.

Confrontée au regard d’autrui posé sur son corps qui dément tous les canons de la beauté étalonnée à l’aune de la minceur, ses mots cherchent inlassablement à briser le cercle vicieux du Mal-être. Mué en appétit pour compenser l’amour paternel perdu, le Mal engraisse sa névrose à chaque fois qu’elle mange dans le but d’apaiser la douleur du manque. Mais le poids de ses maux s’allège-il vraiment de la violence de ses mots ?

L’aspect thérapeutique de son parler brut n’est pas le souci premier des lecteurs dont elle captive l’attention, et qui font le succès de son blog. C’est sa personnalité qui la rend attachante. En hurlant son besoin d’être aimée pour elle-même malgré les canons esthétiques auxquels elle déroge, elle exprime l’universelle condition humaine. La souffrance de la différence. La douleur du rejet. Le besoin d’être acceptée et reconnue dans sa dignité d’être humain.

D’ailleurs, les quelques 1500 abonnés à son compte twitter @Doriamarx ne s’y sont pas trompés. Sa notoriété s’étend désormais bien au delà de la twittosphère, et du cercle des adolescents qui se reconnaissent dans ce style taillé au hachoir.

Avec une régularité appliquée, Daria Marx jette sur l’écran des vérités crues dans lesquelles les lecteurs reconnaissent une authenticité écorchée qui les interpelle. Bien sûr, elle parle d’elle. Mais à travers ses écrits, elle tend un miroir à notre société sous un angle qui échappe aux retouches et au formatage du discours officiel sur la beauté qui s’étale en cette période estivale, si complaisamment dans les magazines féminins sur papier glacé.


Pour résumer, le seul problème qu’il me reste, c’est toi, c’est les gens, c’est les codes de la société, comme si le corps devait tout entier nous représenter, comme si mon image était brouillée par une flaque d’huile refusant de se mélanger, j’en viens à tester des trucs pour mieux te niquer, me présenter sous une autre identité, comme si tout ce que je dis, tout ce que je pense, tout ce que je peux écrire était taché de gras, comme un vieux sac à beignet, comme une patate qui se voudrait frite, j’en viens à me dire que je devrais louer une connasse de mannequin pour me représenter, je suis sure qu’elle vendrait mes textes bien mieux que moi, (…)

Veau d’Or par Daria Marx, 28 Juillet 2010

Je n’ai pas vu mon père depuis bientôt 17 ans. Pourtant, à chaque fois que j’ouvre un paquet de gâteau, que je descends un pot de Nutella, que j’engloutis des kilos de nourriture, toujours les mêmes, toujours ce gras, je mange un peu mon père, je goute à ces moments là, bouffer, c’est la liberté, c’est les tours en bagnole la nuit au bord de la Seine, pour regarder les péniches, les traversées du barrage en courant, quand il vient me chercher à l’école et qu’il m’emmène à la boulangerie, qu’on s’achète en cachette des pâtisseries, qu’il me raconte des trucs horribles sur ses malades, sur l’hôpital, quand il me prend dans ses bras, mon grand et gros Papa. Le goût de la nourriture me renvoie à la période où il m’aimait, quand j’étais encore importante, quand il ne m’avait pas effacée, alors je mange mon père, je grossis pour exister, pour me souvenir, pour arrêter de pleurer, pour rendre tangible encore ce qui s’échappe avec les années, les papiers souillés des hamburgers qu’on cache ensemble sous le paillasson de l’entrée.

La première fois que j’ai rencontré la nouvelle femme de mon père, j’aurai du me méfier. Elle m’a fait du poulet bouilli et des brocolis.

Pathos + Eureka par Daria Marx, 29 Juillet 2010

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Daria Marx, blogueuse influente qui s’en fout :

son blog DariaMarx sur Tumblr

son Twitter @Dariamarx

son blog dédié à ses « rencontres Twitter »

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